Un héros méconnu : Michael Ruhdorfer

Nous l’avons déjà maintes fois démontré sur ce blog, le rôle d’un personnage dans l’Histoire n’est ni tout blanc, ni tout noir: il est souvent gris. Comme dans la vie de tous les jours, un humain est capable du meilleur comme du pire, et il en va de même pendant la période nazie ; en France, en Allemagne, ou partout ailleurs en Europe. Ainsi, certains se sont retrouvés tantôt à aller dans le sens du régime hitlérien, tantôt à lutter contre celui-ci. Ce qui pousse une personne à agir est complexe et multifactoriel : il peut être question de survie, de morale, d’opportunisme, d’engagement ou de valeur, et j’en oublie tant d’autres.

L’illustration parfaite de cette zone grise est la problématique des noms de rues outre-Rhin (nous l’avion déjà abordé dans un article précédent). Savoir s’il faut ou non renommer les rues portant les patronymes de nazis ou de proches de nazis est un débat qui fait rage en Allemagne. Les autorités allemandes invoquent souvent la difficulté à juger les actions de certains acteurs qui ont parfois aidé le régime, et parfois résisté contre ce dernier. Aujourd’hui, je vous propose une rétrospective sur l’un de ces personnages complexes. Une belle histoire, qui est peu connue, mais qui laisse à réfléchir : celle de Michael Ruhdorfer.

Michael Ruhdorfer (Foto: Christof Mallmann/oh)

Cette histoire a pu être mise en évidence grâce au travail d’un couple d’historiens allemands : Marita Krauss und Erich Kasberger. Ils ont récemment publié un livre, « Ein Dorf im Nationalsozialismus – Pöcking 1930 bis 1950 » (un village dans le national-socialisme – Pöcking 1930 à 1950 aux éditions Volk). On peut également saluer la démarche de la mairie de ce petit village de 5000 habitants, qui a voulu faire la lumière sur son passé. En effet, il s’agit encore d’une démarche encore trop rare de la part des municipalités allemandes, qui souhaitent bien souvent laisser le passé derrière elles afin de ne pas remuer des souvenirs douloureux ou honteux. De plus, lors de ce type de démarches beaucoup d’allemands se sentent injustement mis au pilori pour les actes de leurs ancêtres, d’où les portes qui se ferment bien souvent lorsque l’on pose des questions sur cette période. Cela n’est pas le cas de Pöcking, qui a donc courageusement entrepris d’étudier cette période et a engagé les deux historiens pendant près de trois ans.

Cette étude a notamment mis en évidence l’action de l’ancien maire de ce village situé à une trentaine de kilomètres de Munich, sur les bords du magnifique lac de Starnberg. Michael Ruhdorfer était un personnage connu et respecté de cette région, et en devint maire en 1935. Au premier abord, Ruhdorfer était un bon national-socialiste. Il a pris sa carte au parti en 1933 et a été cette même année nommé « Ortsgruppenleiter », sorte de chef local en charge de la direction politique d’un « Kreis » (un arrondissement). Il faut dire qu’il était également réserviste de la SA, titulaire de l’ordre du mérite de classe 2 et membre d’une association d’anciens combattants de la Grande Guerre. Il n’est donc pas étonnant qu’avec ce CV, les nazis lui aient confié ce poste à responsabilité. Car l’Ortsgruppenleiter avait des pouvoirs et des charges importantes : il devait surveiller la population locale et prévenir de toute activité pouvant nuire au Reich. Il avait d’ailleurs dans ses attributions la distribution de permis de travailler dans la fonction publique, et donc d’en exclure les opposants au régime. Sauf que si Ruhdorfer cochait toutes les cases du nazi modèle, la vérité était tout autre.

Pöcking

En effet, Ruhdorfer s’est comporté en véritable berger qui veilla sur l’ensemble de son troupeau et menait en fait un double jeu. Juif ou non, nazi ou pas, il ne faisait pas de différence : il était au service de l’ensemble de ces concitoyens. Ainsi, grâce à son assise sur les environs, sa bonne intégration au sein du parti et son charisme, il dirigea sa ville comme un véritable chef de clan: et c’est comme cela que Pöcking passa la période nazie (presque) sans encombre. Ruhdorfer a en effet réussi l’immense exploit de mâter l’aile la plus radicale de la population, interdire la xénophobie et l’antisémitisme dans la ville, empêcher l’obligation de porter l’étoile jaune pour les juifs, ou encore réprimer la dénonciation. Il n’obligeait pas la population à participer aux évènements nazis, ni à mettre des drapeaux à croix gammée aux fenêtre. Lui-même ne faisait d’ailleurs presque jamais le salut hitlérien. Dans la plupart des villages, ces outrages auraient été consignés et envoyés aux services de surveillance. Pas à Pöcking. En outre, les juifs gardèrent, et c’est incroyable, l’autorisation de rentrer dans les magasins « aryens » comme chaque habitant: pas d’ostracisme à Pöcking! Et ça n’est pas tout! Il autorisera les cartes de rationnement pour les juifs, en dépit des risques, et a même caché un opposant politique chez lui. Véritable chef d’orchestre, il arriva parfaitement à gérer les conflits dans sa commune pour éviter que le bruit ne remonte aux autorités nazies, et passer ainsi sous les radars. Seul bémol à cette incroyable bulle sur le territoire allemand, deux citoyens juifs de la commune ont été mis en prison après une dénonciation : qu’à cela ne tienne, Ruhdorfer les fera libérer tous les deux! L’une de ces deux personnes, Fritz Besinger, alla même jusqu’à déclarer qu’il devait sa vie au maire : en effet, Ruhdorfer a empêché plusieurs fois son arrestation par la Gestapo et l’a également prévenu quand la situation devint trop périlleuse afin qu’il puisse fuir devant le danger. On ne peut s’imaginer aujourd’hui le risque qu’a pris le maire. Dans cet état nazi hyper contrôlé, d’une violence impitoyable envers ceux qui n’obéissaient pas (on le sait avec la peine capitale par décapitation à l’encontre des Scholl pour avoir distribué des tracts contre Hitler), il a su faire preuve d’un courage sans faille. En jouant de sa notoriété, il a su protéger des persécutions et des folies nazies un petit village pendant dix ans. Chapeau l’artiste.

A la fin de la guerre, ce héros inconnu a été placé pendant trois ans dans un camp de détention, avant d’être relâché et d’écoper d’une amende de 200 Marks pour avoir été « compagnon de route » (Mitläufer) du nazisme. Il mourut en 1959, sans avoir été gratifié pour son héroïsme. Pour en savoir plus, je vous invite à lire l’étude de Marita Krauss und Erich Kasberger qui s’avère passionnante.

Sources :

« Ein Dorf im Nationalsozialismus – Pöcking 1930 bis 1950 » éditions Volk

https://www.sueddeutsche.de/muenchen/starnberg/juden-nazis-poecking-1.4764800

https://www.merkur.de/lokales/starnberg/poecking-ort377114/nazi-studie-poecking-stellt-sich-seiner-geschichte-8565925.html

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