Analyse : Le scandale des retraités qui touchent des pensions pour avoir collaboré avec le nazisme

C’est une information révélée par le journal De Morgen en 2019 et qui a fait tâche. 27 citoyens belges touchent une pension complémentaire de retraite pour « fidélité, loyauté et obéissance » envers le régime nazi. Et c’est l’état allemand, par le biais du ministère du travail, qui paye la facture. Si l’affaire n’est pas nouvelle, elle a provoqué des remous dans l’opinion.

Cette pension à vie est en fait destinée aux soldats de la Wehrmacht (l’armée traditionnelle)  qui ont aidé le Troisième Reich pendant la guerre, en se portant bien souvent volontaires. Le problème, c’est qu’on le sait aujourd’hui, la Wehrmacht s’est rendu coupable de crimes de guerre. Plus grave encore, c’est que parmi ces anciens soldats, bon nombre d’entre eux se sont engagés dans la Waffen SS (la branche militaire de la SS qui perpétra des crimes de guerre notamment à l’Est, dans le cadre de l’extermination systématique des juifs).

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On le sait, on comptait dans les rangs des Waffen SS  des volontaires, venant de différents pays, occupés ou non, par l’Allemagne. Et on ne parle pas ici d’un phénomène anecdotique : en effet, sur les 900 000 membres de la Waffen SS, la moitié n’était pas de nationalité allemande. Cette armée que les nostalgiques appellent encore « la grande armée européenne », a participé à la plupart des grandes batailles de l’est, et aux atrocités commises sur les populations civiles. Par exemple, la plus célèbre des divisions SS en France reste la division Charlemagne, composée exclusivement de volontaires français! Au total, ce sont près de 9000 français qui ont été engagés puis envoyés vers le front de l’Est, afin d’aider à repousser l’avancée soviétique dans les environs de la mer Baltique. Il participèrent également à la bataille de Berlin ainsi qu’en Bavière. Bien entendu, beaucoup d’entre eux ont pris part aux atrocités commises et même à la Solution Finale. En outre, les pertes subies par ces français furent lourdes. En effet, souvent moins bien équipés et moins soutenus par l’artillerie, une grande partie des volontaires français dans la Waffen SS périrent lors des combats. Ceux qui revinrent, comme la plupart des SS, ne renièrent jamais leur action pour le fascisme. Certains iront même jusqu’à voir inscrit sur le faire-part de leur décès la mention « Division Charlemagne », comme le SS français Paul Fieux.

Mais il n’y a pas qu’en France que le Troisième Reich a recruté ses SS. On en compte partout en Europe : en Pologne, aux Pays-Bas, en Espagne, en Belgique ou encore en Suisse. Et la plupart du temps, l’Allemagne a remercié ces anciens soldats, et ce jusqu’à nos jours.

Ainsi l’affaire a éclaté au grand jour en 2019 chez nos voisins belges. C’est Alvin de Coninck, qui a mené l’enquête pour l’association de survivants et de rescapés des camps de concentration nazis Remembrance, qui a révélé le scandale. « Les privilégiés étaient les habitants des Cantons de l’Est et d’Alsace, qui ont acquis la nationalité allemande après l’invasion nazie, mais aussi les Belges qui ont rejoint les Waffen SS pendant la guerre« . Ces pensions qui ne sont versées aujourd’hui qu’à 27 personnes, a concerné pas moins de 38 000 personnes par le passé. De plus, ces pensions complémentaires, de l’ordre de 420 à 1300 euros par mois, ne sont pas imposables. Une commission parlementaire a été désignée afin de faire stopper ces versements. La Belgique avait insisté sur le fait qu’elle allait résoudre ce problème par la voie diplomatique.

Depuis la publication de ce scandale, d’autres citoyens et médias européens se sont mis à la recherche d’éventuelles pensions versées dans leur propre pays. Le pavé dans la mare est si énorme que le ministère du travail allemand, après avoir refusé de communiquer les informations, a fini par envoyer la liste complète des personnes qui bénéficiaient de ces « pensions nazies ». Ainsi, à travers le monde, 2033 personnes sont concernées, dont les trois quarts en Europe. Le reste se trouvant, pour la majorité, aux Etats-Unis. On découvre par ailleurs qu’en France, 54 personnes sont concernées.

Cependant, il faut aujourd’hui faire attention à certaines informations contradictoires que l’on peut trouver ainsi sur les sites d’information.

La première zone d’ombre se situe au niveau de l’origine de cette pension. Certains journaux affirment que c’est le Reichsführer Heinrich Himmler lui-même qui s’y engagea, afin de remercier et de fidéliser les combattants étrangers qui portèrent allégeance au IIIème Reich, et que ce décret est toujours en vigueur à l’heure actuelle. téléchargement (2)D’autres disent que ce décret a été décidé par le Führer lui-même. Le Figaro nous dit lui que cette pension a été voulue par Hitler, et qu’elle a été mise en place par une loi de 1951. Le parlement allemand d’après-guerre aurait donc voté une loi voulue par Hitler?

Une loi faite sur mesure pour les anciens nazis

Quoi qu’il en soit, cette pension de retraite a bien été mise en place en 1951. Elle s’inscrit dans une loi plus globale : das Gesetz über die Versorgung der Opfer des Krieges (Bundesversorgungsgesetz – BVG). Mais il faut le dire tout de suite, cette loi met mal à l’aise quand on y regarde de plus près.

En effet, cette « loi sur l’assistance aux victimes de la guerre » (traduction littérale) a été votée par le parlement fédéral allemand en 1951, en Allemagne de l’Ouest (RFA). Elle s’inscrivait dans une volonté d’aider « toutes les victimes allemandes de la seconde guerre mondiale ». C’est en fait un terme très hypocrite car les victimes des persécutions nazies ne sont pas mentionnées dans ce document et sont exclues de ces droits à la retraite. Cette loi a en fait été créée pour soutenir tous ceux qui ont participé militairement de près ou de loin au conflit mondial. Les soldats bien sûr, mais également les fonctionnaires de la Wehrmacht, les médecins et infirmiers engagés sur les zones de guerre, les membres de l’organisation Todt (groupe de génie civil et militaire qui a construit par exemple le mur de l’Atlantique), les forces de police, ou encore les veufs et les orphelins de combattants. Ainsi, on le voit la fourchette est tellement large que n’importe quel criminel de guerre pouvait faire sa demande et être à peu près certain de cocher une des nombreuses cases de cette liste. Et beaucoup d’entre eux ne se sont pas gênés pour effectuer la démarche! Mais quand on sait qu’environ un quart des députés allemands étaient d’anciens nazis (surtout ceux de la CDU, parti majoritaire au parlement), cette loi votée qui favorise les nazis peut-elle finalement surprendre?

C’est ainsi que pendant des années, l’Allemagne a payé ces individus, en fermant les yeux sur leurs actes. Ou peut-être faut-il prendre le problème à l’inverse. Elle a payé ces individus, pour les récompenser de leurs actes. Et on ne parle pas ici de quelques pensions payées ici ou là. En effet, on considère qu’environ un million de personnes ont touché cette retraite. Quand on multiplie ce nombre avec une retraite moyenne à 850 euros par mois, on se rend compte que le coût pour l’état allemand était ahurissant : un budget à plus de dix milliards par an! Certes, tous ces « retraités » n’ont pas commis de crimes de guerre, mais il faut considérer qu’une partie d’entre eux y ont participé.

Cette loi a par ailleurs entraîné quelques scandales. Celui des veuves Lina Heydrich (femme de Reinhardt Heydrich, le boucher de Prague et le responsable de l’extermination des juifs dans les pays de l’est), Margarete Himmler (femme d’Heinrich Himmler) et Marion Freisler (femme de Roland Freisler, président fanatique du Volksgerichtshof, la cour pénale du IIIème Reich. Il ordonna la mort de centaines de personnes. C’est lui qui a par exemple « jugé » et condamné à mort les étudiants Scholl par guillotine). Ces veuves célèbres ont fait une demande de pension par rapport à l’activité de leurs maris respectifs et l’ont obtenu sans aucun problème. Fait encore plus incroyable, la pension mensuelle de Marion Freisler avait été augmentée de 400 DM en 1974 car la caisse de retraite avait estimé que son mari, mort lors d’un bombardement à Berlin en 1945, aurait sans doute « travaillé comme avocat ou haut fonctionnaire » s’il avait survécu à la guerre. Mais ces scandales ont rapidement été étouffés par le monde politique, et ces dames ont pu toucher leur retraite jusqu’à leur mort.

Deux poids, deux mesures

C’est finalement un reportage en 1993 qui permit de modifier cette loi. Ce dernier révélait que 128 légionnaires lettons de la Waffen-SS recevaient ces fameuses pensions, alors que la plupart d’entre eux avaient participé aux exécutions massives de juifs en Lettonie en 1941. Les familles des victimes, quant à elles, ne recevaient rien. Et c’est là un autre aspect qui rend cette loi injuste. En effet, cette loi sur l’assistance aux victimes de la guerre est uniquement liée au service effectué dans la Wehrmacht, ce qui signifie que les retraites peuvent également être versées à des personnes qui vivent à l’étranger, ou vivaient en dehors de l’Allemagne pendant la seconde guerre mondiale. Tous les combattants du monde entier qui ont aidé le Troisième Reich sont donc concernés.

La loi qui gère les victimes du nazisme est différente. En effet, la loi fédérale relative à l’indemnisation des victimes des persécutions nazies, votée en 1953, induit une condition de résidence. La victime doit avoir résidé en Allemagne jusqu’au 31 décembre 1952. Cela signifie donc que toutes les victimes vivant à l’étranger ou ayant vécu à l’étranger jusqu’en 1952 sont exclues de ces droits d’indemnisation.

De plus, les communistes, les roms et les homosexuels ne sont pas éligibles à cette indemnisation (les communistes représentant un danger pour la démocratie à cette période, les roms ayant, selon la loi, été persécutés pour des raisons asociales et non raciales, et l’homosexualité étant interdite en Allemagne à cette période). Enfin, pour compliquer encore la possibilité de recevoir une indemnité pour les victimes, les dossiers devaient être déposés avant le 1er octobre 1957 (la loi a ensuite été modifiée, et il a été établi définitivement qu’aucune demande ne pouvait être acceptée après le 31 décembre 1969).

On le comprend, cette loi très complexe était en fait un trompe-l’oeil :  un simple moyen de faire semblant de prendre en compte les victimes du nazisme, tout en essayant d’en indemniser le moins possible. La loi sur l’assistance aux victimes de la guerre, beaucoup plus simple et aux critères peu stricts, a quant à elle été créée pour récompenser les anciens combattants et les nazis.

Une modification de la loi hypocrite

Le fameux reportage a donc suscité un vif débat au sein de la classe politique. Le groupe des Verts a alors déposé une motion  pour que les prestations aux membres de la Waffen-SS soient immédiatement suspendues. Le 21 janvier 1998, la loi a été modifiée de manière à ce que les bénéficiaires qui ont enfreint les principes de l’humanité ou de l’État de droit pendant le régime national-socialiste, notamment en cas d’appartenance volontaire à la SS se voient refuser les prestations en cas de dépôt de demande après le 13 novembre 1997. De plus, cet amendement autorise à enquêter sur les personnes qui touchent les indemnités, et les suspendre en cas de violation avérée.

Cependant, l’amendement est hypocrite, et ce pour plusieurs raisons :

Tout d’abord, tous les criminels de guerre ont fait leur demande de pension bien avant 1997. Il est donc absurde d’envisager une demande de dépôt après cette date.

De plus le fait de viser uniquement les personnes ayant adhéré volontairement à la SS est incompréhensible : on le sait aujourd’hui, même les soldats de l’armée régulière (la Wehrmacht) ont commis des crimes contre l’humanité.

Enfin, il existe un paragraphe dans cette loi, qui est intéressant : il précise que si la personne à qui l’on doit retirer cette pension est trop pauvre pour vivre sans celle-ci, il faut alors annuler cette suspension de droits. De plus, si « la suppression ou la réduction immédiate des prestations entraîne des difficultés injustes », la suppression ou la réduction doit intervenir après une période transitoire adaptée. Il s’agit là d’une belle preuve de bienveillance à l’égard de criminels de guerre, alors que les victimes ne reçoivent rien du tout.

De toutes façons, dans les faits, rien ou presque ne s’est produit : La grande majorité des criminels de guerre de la Wehrmacht, des Waffen-SS et des bataillons de police reçoivent ou ont reçu jusqu’à leur mort ces retraites nazies.  En effet, seuls 99 cas ont fait l’objet d’un retrait. Le dernier a eu lieu en 2008. Sur un effectif total de 940 000 bénéficiaires en 1998, la part des retraits est donc plus qu’infime : 0,01%.

Or il est impossible de supposer que seulement 0,01 % de ces soldats ont participé à des crimes de guerre ou à des crimes contre l’humanité pendant la Seconde Guerre mondiale.

Malgré des contestations vives de certains groupes parlementaires, la situation reste la même. Les criminels ont été rémunérés, leurs victimes délaissées. On dit souvent que la jeune démocratie allemande s’est construite sur les cendres du nazisme. Quand on voit la complaisance de la classe politique, de la justice et de la société d’après-guerre, on comprend parfaitement le sens de cette phrase.  Plus que ça, cette loi représente parfaitement la mentalité de la population allemande au sortir de la guerre : le nazi n’était pas un ennemi, mais un vrai patriote!

Bien sûr, la société allemande a changé et les nouvelles générations n’ont plus cette mentalité. Mais lors du scandale en 2019, l’état allemand a tout d’abord refusé de donner la liste des bénéficiaires des pensions nazies, avant de céder face à la pression internationale. Cette réaction pose question. Comment est-ce possible qu’il faille encore faire pression sur le gouvernement allemand aujourd’hui pour faire éclater la vérité? La honte? la volonté d’enfouir le passé? Quoiqu’il en soit ce genre de comportement n’est que néfaste pour un pays qui cherche à redorer son blason. Le peu d’anciens nazis qui sont encore en vie peuvent quant à eux dormir tranquillement sur leur deux oreilles et leur jolie pension!

Sources :

https://www.bmas.de/SharedDocs/Downloads/DE/PDF-Publikationen/Forschungsberichte/fb472-schlussbericht.pdf;jsessionid=4CA05F72CB22DC853F95E41400842748?__blob=publicationFile&v=3

https://www.gesetze-im-internet.de/bvg/BJNR104530960.html

https://de.wikipedia.org/wiki/Bundesversorgungsgesetz

https://de.wikipedia.org/wiki/Bundesentsch%C3%A4digungsgesetz

https://www.francetvinfo.fr/economie/emploi/carriere/vie-professionnelle/retraite/pensions-du-regime-nazi-54-francais-touchent-encore-une-retraite_3204303.html

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